L’esprit de gratitude en Aïkido
S’il y a bien une chose que j’ai apprise sur le tatami c’est que l’attitude à cultiver est bien celle de savoir vraiment ce que l’on veut, tout en ne voulant rien de spécial.
C’est une attitude qui peut être cultivée bien qu’elle puisse sembler paradoxale de prime abord.
Ce serait comparable avec le fait de vouloir repousser le sol d’une salle avec mes pieds, alors que je repousse son plafond avec les mains. Ce n’est possible que si je fais une certaine taille, et il s’agit de rester à la bonne hauteur, comme Alice au pays des merveilles.
Vouloir sans vouloir. Savoir ce à quoi on aspire, sans pour autant y être attaché : sans se fermer à ce que la vie nous propose en termes de potentiels, sans se fixer sur un seul chemin alors qu’il y en a plusieurs pour parvenir au même endroit.
Cela demande un entraînement mental… émotionnel, sentimental, et aussi corporel, car cette attitude se prête à chacun de ces plans d’expression de notre être.
Cela génère une force souple et une réactivité dont la nécessité se révèle au fil de la pratique. D’une certaine manière, c’est lié à notre capacité de conscience : je veux une chose, mais je reste très à l’écoute de mon environnement, et pour que cette chose arrive, il est nécessaire de prendre en compte cet environnement et son contexte car ce que je veux naît de mon interaction avec ces conditions.
En aïkido, on parle de créer une connexion avec le partenaire pour ensuite faire évoluer la technique grâce à ce lien de communication entre les deux. C’est subtil et une réelle sensibilité est nécessaire, car pour ressentir cela il faut se tenir à l’écoute : les pieds bien posés au sol, les orteils écartés, le poids du corps posé légèrement davantage sur l’avant du pied, les genoux fléchis et souples, les hanches réactives et facilement rotatives, le tronc vertical, les coudes serrés, les épaules basses, le cou détendu (trapèzes), la tête facilement pivotante (ce qui sous-tend une mâchoire détendue), le regard partout et nulle part à la fois, et l’absence de pensée substantielle. Il s’agit de fondre dans son environnement et de faire corps avec lui, et d’embrasser ses particularités ou ses contraintes en bougeant tout autour sans foncièrement les contraindre.
« Bouger autour du point fixe » se retrouve facilement sur la technique taï-no-henko (saisie du poignet, et basculement sur le côté extérieur dans un pivot à 180°) en kihon (étude de base, statique) et en ki-no-nagaré (étude dynamique).
L’attitude de souplesse d’esprit et de corps ainsi développée permet de réagir bien plus fidèlement et plus intelligemment à ce qu’il se passe autour de soi. « Intelligemment » dans l’idée d’interaction et de réciprocité : un organisme intelligent est un organisme qui « réagit à son environnement de manière spécifique ».
Pourquoi créer une telle « communion » si nous partons du concept « art martial » avec un « adversaire » en face ?
Justement parce que l’aïkido le considère davantage comme un partenaire car sans lui, la friction qui se crée au sein de la technique dans cette attitude de force souple ne peut se révéler. Le partenaire constitue en quelques sortes un prétexte pour s’exprimer. Et moi-même je constitue aussi un prétexte pour que mon partenaire s’exprime en juste réciprocité. Ainsi, plus le niveau technique s’élabore entre les deux, moins il y a de conditions requises pour élaborer ce degré d’échange, puisque les deux se permettent alors mutuellement de travailler – dans un esprit de confiance mais sans être systématiquement conciliant, ce qui fausserait la donne.
A mesure que cette élaboration mutuelle et progressive – inévitablement inscrite dans un temps d’échange suffisamment long – se développe, les conditions jadis requises pour établir ce lien d’échange tombent les unes après les autres puisque chacun prend confiance, et l’occasion apparaît de plus en plus fréquemment pour s’explorer soi-même dans son plein potentiel d’expression – technique autant qu’humain. C’est la raison pour laquelle il est ici juste de parler d’alchimie, humainement parlant.
Il se trouve qu’en japonais, « Aï » signifie « union » en même temps que « harmonie », et aussi « amour ». Cette belle syllabe qualifie donc un état d’esprit de rassemblement, ce dont parle largement le fondateur Morihei Ueshiba qui considérait tous les aïkidokas comme appartenant à une grande famille.
Seulement, pour pouvoir utiliser pleinement cette idée et l’incarner naturellement, il est nécessaire de conceptualiser et de réaliser intérieurement cette connaissance, en cherchant en permanence à raccrocher les wagons avec ce qui manque, ce qui a été oublié, ce que je n’ai pas encore la force de voir, ce qui existe encore derrière mes œillères, ce que personne ne m’a encore appris à voir, ce que j’ai la paresse de laisser de côté sans raison, ce qui est en dehors de ma zone de confort et de mes habitudes, ce que j’ai toujours inconsciemment fui, ce qui résonne trop fortement avec un passé douloureux, ce que je crois mauvais alors que cela me dérange et me fait évoluer, et surtout, surtout, ce qui est trop beau pour être vu et reconnu en tant que vertu pure et simple.
Car cela demande une force immense de reconnaître les qualités du partenaire, de reconnaître ce que nous avons appris de lui, et de reconnaître que sans lui nous ne l’aurions sans doute jamais appris.
Force que nous pourrions sans peine qualifier de gratitude, et avec une traduction au sens large, cela rejoint encore cette même syllabe, le Aï de Aïkido.

Isadora P.
le 5 novembre 2025








