Esprit de paix/esprit de lutte : La combativité intelligente
Qu’est-ce que je génère, en vérité ?
Pour le budoka, cette sage question se pose à chaque instant. Est-ce que ma présence (pensées, paroles, actes) engendre quelque chose de constructif-évolutif, ou quelque chose qui tourne en rond, qui se stigmatise et se sclérose ?
L’attaque
Tout échange constructif en aïkido commence par une attaque sincère. Tsuki / yokomen / menuchi /ou toutes les formes de saisies, que l’attaque soit en face d’une arme ou non, elle doit être sincère. C’est-à-dire que les participants ont besoin de croire un minimum à ce qu’ils font pour pouvoir créer une situation réaliste. Cependant, cette attaque n’a aucunement besoin d’être hargneuse, en soi. Elle doit juste être précise et volontaire, il n’y a pas d’émotion particulière à y mettre. M. Saïto Sensei disait « abaissez vos coudes, vos épaules, vos hanches, et vos émotions ».
En effet, pour voir clair au sein de tout échange, il faut un esprit tranquille. Comme le miroir de la surface d’un lac qui reflète l’image de la montagne. L’eau réfléchit bien quand elle est calme. Le Budoka réfléchit bien lorsqu’il est serein.
L’attaque peut être rapide, bruyante (Kiaï), parfois même forte et fulgurante, mais elle peut rester paisible à l’intérieur. Cette paix existe à partir du moment où celui qui agit ne s’identifie pas vraiment à ce que l’autre en face pourrait penser de lui. Le même état peut se percevoir en recevant l’attaque.
Si le budoka sait profondément qui il est et d’où il vient, rien n’aura de prise sur la tranquillité de son esprit.
Si rien n’a de prise, son attaque ou sa réponse peuvent exister sans émotion, soit avec un certain détachement.
Souplesse d’esprit

Souplesse d’esprit
Et c’est ce détachement qui lui permet la malléabilité d’esprit pour transformer son approche en fonction de l’échange. Et c’est cette malléabilité, cette « souplesse » que nous nommons « Aïki » qui permet une réactivité intelligente, désintéressée et constructive.
Comment l’obtenir vraiment, concrètement ?
Comment cultiver à la fois cette force et cette souplesse d’esprit ?
L’esprit étant à l’image du corps, il m’apparaît d’en observer l’analogie :
– Comment le corps se renforce ? Par la musculation, le nourrissement en protéines, et la régularité.
– Comment est-ce que le corps s’assouplit ? En côtoyant régulièrement ses limites, mais sans aller trop loin. Il s’agit de sortir régulièrement de sa zone de confort, mais sans aller trop loin jusqu’à la lésion. Il est pour cela nécessaire de savoir différencier la douleur utile (courbature) de la douleur lésionnelle (tendinite).
Donc par analogie, d’un point de vue de l’esprit : m’amener hors de mes limites, celles de ma zone de confort, est-ce que cela me brime, ou au contraire, est-ce que cela me propulse ? Est-ce que je vais simplement revivre un ancien trauma de la même manière comme une mouche qui tape indéfiniment sur le même carreau, ou est-ce que mon approche permettra cette fois de le transcender ?
Pour cela mon regard se doit d’être suffisamment nouveau.
Entre la situation qui se présente et moi-même, c’est à moi de me débrouiller pour que la « mayonnaise puisse prendre ».
C’est la sagesse du bon moment : si je sais que c’est le bon moment pour explorer mes limites, j’y vais. Si je suis fatigué.e, que j’ai peu de réserve ou de patience – ce qui arrive à tout le monde – mon esprit sera automatiquement sur la défensive et le lien entre ce que la vie m’amène et moi sera brisé. Les conséquences de mes actes engendreront alors des cercles vicieux qu’il sera plus difficile de briser à mesure qu’ils grossissent.
Pour entretenir cette perception qui me fait penser que « la vie m’amène des choses qui me font avancer », il faut pouvoir retrouver la sérénité évoquée au début.
Recul
Tout découle de ce sentiment de paix qui existe à l’intérieur de soi et qui nous fait dire « ce n’est pas si grave » oui, cette attaque est rapide, oui, elle est bruyante, oui, le type en face me cache la lumière du jour… Ce n’est pas si grave, c’est mon prisme émotionnel qui me fait croire que ça l’est, si je m’identifie seulement à ce qu’il me crie.
Or, je ne suis pas seulement mon émotion, je suis beaucoup plus que cela.
Comme le bébé qui crie n’est pas seulement la famille ; cette dernière l’entoure, l’englobe et le dépasse, en nombre autant qu’en expérience. C’est la famille qui accueille le bébé, et non l’inverse. C’est le budoka qui est responsable de son émotion, et non l’inverse. Il reste à son écoute, mais ne se laisse pas toujours dicter sa conduite par elle, et il considère sa cause également. Il ne cherche pas même systématiquement à changer cette cause : bien souvent l’observation lui fait comprendre des choses sur lui-même, et cela peut suffire à sa pleine satisfaction.
Lors, je respire, baisse mes coudes, mes épaules, mes hanches et prends du recul sur ma tempête intérieure : ce n’est qu’une tempête, et elle passera.
Conscientiser et nommer l’émotion la canalise, l’encadre, la sécurise.
C’est comme un enfant à l’école : si l’instituteur connaît bien tous les prénoms des élèves de sa classe, il sait mieux les canaliser. Pour l’émotion, il s’agit d’une forme de reconnaissance intérieure. Une fois l’émotion reconnue, je peux m’en détacher.
Ce recul me permet alors de réagir avec souplesse en disparaissant au bon endroit au bon moment pour réapparaître au bon moment et bon endroit dans cet effet de vide et de plein que nous connaissons bien en aïkido : il s’agit non pas de créer un rapport de force dans une opposition directe, ce qui serait brutal, mais d’engendrer au contraire quelque chose de doux, qui s’exprime bien souvent selon un principe spiralé et déséquilibrant.
Car dans l’idéal, il s’agit de « prendre le centre » pour amener le partenaire dans une situation qui neutralise le conflit sans porter atteinte à l’intégrité de qui que ce soit. Sans aucun esprit de revanche, ni de rancune, ni de quelconque parcelle de vengeance, même moindre, à l’évidence. Ainsi la pratique reste à la fois agréable, intelligente et constructive.
Bukiwaza
Au sabre, cette façon de recevoir l’attaque se nomme « densité ».
Il est nécessaire « d’opacifier » le coup reçu dans une sorte de « souplesse dense » qui vient du fait que les hanches soient souples sur des genoux pliés dans une position précise par rapport à la ligne d’attaque, en position hanmi, soit les hanches tournées de trois-quart et non de face.
Ceci occasionnera un son mat entre les sabres, exactement de la même manière que le bruit dans une salle de cinéma, car les murs absorbent toute perturbation sonore. Il s’agit de recréer la même texture de réception, en souplesse ferme, pour pouvoir absorber le coup sans le subir.
Seulement, pour être capable de générer cette « matité dense », cette réception solide, presque écrasante, consciente, détournante – et finalement presque tendre – certes il faut bien se placer, et réceptionner au bon moment, mais nous en sommes ici encore au stade élémentaire de la technique, et cela ne suffit pas.
Parlons humain
Pour créer un échange réel, il est en plus nécessaire de connaître en profondeur la façon d’être de celui qui porte le coup. Chaque sabreur a sa physiologie, son angle d’attaque, sa posture propre, et chaque façon d’attaquer est différente. Et même avec un partenaire unique, chaque moment sera encore différent de tous les autres.
Donc je ne sais jamais ce qu’il va se passer, et mon esprit se doit de cultiver une virginité maximale.
Cela me permet d’être vraiment à l’écoute de celui ou celle que j’ai en face de moi. Il ne s’agit pas d’étouffer le coup du partenaire, bien au contraire. Il doit pouvoir pleinement s’exprimer et avoir ce sentiment. D’ailleurs, cela fait du bien et ça détend. C’est donc propice à la création d’un espace d’échange sincère.
Il est toujours désagréable le partenaire qui brandit son sabre inutilement, avec de fausses attaques à moitié faites, à longue distance, sans qu’il n’y ait jamais de coup réellement efficace, entier et profond ; dans ce comportement gênant qui ne fait qu’empêcher, sans que cela crée quelconque situation réelle, il n’y a là que gesticulation sans portée, comme un moucheron qui s’agite devant notre champ visuel.
Le coup porté doit pouvoir à la fois s’exprimer, et aussi être reçu avec la même profondeur. C’est une forme de respect…
Car j’accepte que l’autre est entier et qu’il a son individualité propre et son type de cheminement parfois différent du mien.
Je rejoins ici ce que disait Farid S.M. DFR de Bretagne, dans cet entretien : « toute attaque est une tentative de communication »
« Abaisse donc les coudes, les épaules, les hanches, et les émotions. » Écoute celui qui est en face, vraiment… Ce qu’il te dit, ce que tu n’as pas encore compris, ce qui existe encore derrière tes œillères, mais qu’il te montre peut-être depuis le début.
Lucidité inconditionnelle
Dans l’absolu, même si l’intention de celui en face était de me « tuer », cela ne justifierait pas que je « perde mon centre ». Rien ne doit être perçu comme foncièrement grave tant que ma réaction reste appropriée, c’est-à-dire responsable, consciente, et donc souveraine.
S’il peut arriver de faire tout un foin avec l’émotionnel, c’est lorsqu’il y a perte de contact avec l’ancrage identitaire qui se situe derrière, en notre centre réel inaliénable qui se situe au-delà de tout enjeu humain, dans ce centre qui par son fonctionnement, rappelle celui de l’œil d’un cyclone. Certes, reconnaissons que le contexte peut parfois s’avérer musclé… et chacun risque toujours de perdre pied.
Mais dès lors que je vis l’expérience et la génère, c’est toujours moi qui fais que ça devient grave ou non… Par mon animosité, si j’invente qu’elle existe en ce contexte, et surtout par ma façon de m’identifier à la réaction de l’autre.
Mais si je me rappelle assez souvent mon socle identitaire réel, alors mon absence de vexation, de réaction émotionnelle ou égotique – qui pourrait être confondue avec du nihilisme si on ignore la démarche philosophique sous-jacente qui transcende l’émotion, voire qui annule sa naissance même – aura l’effet de déstabiliser celui qui pouvait vouloir me porter atteinte (s’il le voulait vraiment, ici la question se pose toujours). Car s’il le faisait par animosité, il s’attend donc à recevoir la même animosité. Mais par mon absence de réaction opposante, tout ceci tombe alors dans le vide. Et en cela je conserve mon centre, ma souveraineté autant que mon intégrité, mais surtout ma conscience claire et mon regard limpide sur la situation. Alors chacun apprend de l’échange qui s’est fait constructif, et augmente sa capacité à le cultiver encore davantage.
Et cette sincère réciprocité engendre à son tour la perception d’être ensembles.
« Musubi »
Pour aller plus loin encore, il s’agit de fondre les deux sabres en un seul. Son sabre devient mon sabre, et ainsi naît la notion de « Musubi » ( qui signifie « noeud, union, connexion »).
Pour cela, il est plus que jamais nécessaire de connaître celui qu’on a en face car ce type d’échange est un principe mobile très délicat qui se brise facilement et qu’il faut savoir entretenir. S’il y en a un qui joue la surdité (excès de yang), ou le fait de se regarder lui-même en l’autre (auto-éblouissement), il n’y aura pas d’échange.
Comment savoir qui des deux joue la surdité ? Impossible. Qui plus est, la question est inutile. Le cas échéant, le seul constat à faire est qu’il n’y a pas d’échange, et que donc les deux protagonistes ne se connaissaient pas suffisamment l’un l’autre pour que l’échange puisse se créer.
Une réponse toujours utile : ralentir et se détendre.
Observer, vraiment. C’est à dire avec « plus de pixels » dans notre état de conscience. Zoomer. Ralentir le temps, décomposer pour mieux distinguer les différentes ramifications de la situation, ses tenants et ses aboutissants réels. Émotionnels, mentaux, historiques, les conditionnements de lieux, de temps, d’époque, de sexe, de corpulence, d’âge, d’état de fatigue, de déshydratation, d’accumulation, etc.
Il s’agit ensuite de recommencer plus calmement et avec plus de détachement. Dix fois, cent fois s’il le faut, l’étude sera prospère s’il y a sincérité réciproque. La patience est de mise, il ne faut rien attendre.
Le mouvement parfait apparaît toujours de lui-même, et par surprise.
Et on ne peut constater son existence que lorsqu’il est révolu. Il se présente plus souvent à mesure qu’on perd toute forme de conditionnement et de verrouillage.
Alors on a tout pour se détendre, car en soi rien n’est si grave, puisque notre tranquillité interne est censée prévaloir sur tout le reste. Comme la montagne surplombe la plaine, il s’agit de voire au-delà, et de cultiver un regard plus élevé qui transcende à la fois le temps et l’espace, qui perce les âmes, mais qui sait aussi défocaliser de ce que tout ceci génère.
Personne ne vaut foncièrement mieux – ni pire – que l’autre en face, et c’est peut-être de moi que vient le problème, après tout…
D’ailleurs, l’autre aura peut-être un jour l’occasion de m’apprendre tout autant que ce que je croyais pouvoir lui montrer de prime abord. Et il le fera certainement dans son domaine, celui qui reste peut-être encore derrière mes œillères, qui sait…
* * *
La lance ou le sabre étant aussi symboliques du verbe, tout ce qui est dit ici est aussi valable pour toute forme d’échange verbal. Ici, la pratique au sabre, dans la matière, agit comme un excellent guide comportemental.
Budô
« Budô » signifie « arrêter la lance ».
Ma propre lance…
Ici la question devient purement humaine, psychique, dans mon comportement au quotidien.
Lors : ai-je vraiment besoin « d’attaquer » ? Pourquoi ? Depuis quand ? Est-ce une erreur ? Suis-je en cela une victime ? Est-ce que je me défends ? Contre quoi, au juste : un coup dur, un principe, une émotion, ou contre moi-même avec le bon prétexte du bretteur en face, même s’il s’y croit ?
D’où vient cette animosité qui s’est révélée à mon insu ?
Bu-Dô signifie :
« Règle tes problèmes avant toute chose, au lieu d’accuser l’autre en face de ta propre souffrance. Non seulement tu as encore des œillères, mais tu ne sais jamais assez bien qui tu as en face. Baisse donc d’un ton, regarde vraiment ce qu’il se passe, et évalue honnêtement si la situation nécessite l’usage de ta lance, ou bien en vérité celui de ton cœur. »
Isadora P.
15 février 2026















