Le souffle Kiaï
Comment introduire un sujet aussi fondateur ? Je laisse cet honneur à Jean-Marc Spothelfer dans son excellent article (Le Kiaï : Le son au service de l’unification de soi) dont voici un court extrait :
« Qu’est-ce alors qu’un Kiaï correctement émis ? C’est un cri qui « unifie l’énergie ». C’est précisément ce que signifie son appellation. Elle est constituée de deux Kanji :
気, Ki, qui désigne l’énergie vitale naturelle ;
合, Aï, qui provient du verbe « awaseru : « unir ». »
* * *
Kiaï / Aïki
Le Kiaï est donc un fondement de l’aïkido.

Dans la pratique de « l’aïkido d’Iwama » nous utilisons très souvent le Kiaï. Ceci est bien sûr valable au bokken, au jo, mais aussi en taïjutsu.
Le Kiaï implique une approche maîtrisée de la puissance vocale
(potentiellement maximale). Il se doit donc d’être justement placé.
Pour ne pas s’abîmer la voix au fil de la pratique, il devient nécessaire de se pencher un tant soit peu sur la technique vocale. Mais avant même de commencer à parler de son, commençons tout d’abord par la base en se penchant sur la notion de souffle et de Ki.
Le Ki, le souffle, l’énergie primordiale
Le Ki est une énergie circulante qui se déploie à l’intérieur et autour du corps au sein de la technique et le plus souvent à partir du sol, en passant par le centre du haras.
Il n’y a rien d’énigmatique en cela, c’est simple et accessible à tous. Il s’agit de mieux conscientiser la manière que vous avez de l’utiliser déjà au quotidien. Car au-delà de l’oxygène absorbé par vos poumons, sans l’énergie vitale véhiculée par votre souffle, il n’y a pas de vie dans le corps. C’est donc que vous l’utilisez déjà.
Exemple : le phénomène de bâillement : sentez-vous l’énergie se concentrer, se diluer, monter ou descendre ? C’est un type de circulation du Ki.
Antithèse expérimentale
Pour comprendre ce qu’est un principe, utilisons le contraire de ce principe.
Prenons un exemple ou le souffle devient difficile saccadé ou absent, comme en natation ou en course à pied. L’intensité de l’effort génère la nécessité de mieux utiliser son souffle. L’efficacité de l’oxygénation et le déploiement des poumons est mise à l’épreuve. Si la respiration reste superficielle, une forme d’irritabilité nerveuse apparaît.
L’absence d’amplitude crée un déséquilibre.
C’est comme des vagues qui arriveraient toujours au même niveau sur la plage, et qui feraient s’accumuler la liesse de mer en fonction de la marée. Ainsi et au fil de l’effort, les toxines s’accumulent dans le corps comme la liesse de mer sur la plage, toujours au même endroit, en excès. Les énergies stagnent alors dans votre corps si aucun mouvement ne vient à les déloger. La bonne circulation du souffle vise donc à permettre ce mouvement.
Comment déployer son souffle ?
1° Alignement postural
En premier lieu, il s’agit d’un sentiment de permission. D’une détente, d’un laisser-faire, d’une décrispation, et finalement d’un alignement postural :
- plier les genoux
- garder les coudes relativement serrés le long du corps
- abaisser les épaules et remonter le sternum vers le ciel (ce qui aligne la tête au-dessus de la colonne vertébrale)
- concentrer son énergie vers le bas du corps (ventre et jambes) et détendre le haut (voir schéma vert et rouge)
- respirer avec amplitude en conservant tous ces éléments dans une juste dynamique
Cette dynamique posturale s’avère valable dans bien d’autres domaines de la vie que l’aïkido : en randonnée, en portage de charges, en danse, en course à pied, en chant…
Les points significatifs :
- la tête devient légère
- l’orifice de l’oreille et les narines s’alignent sur une ligne horizontale
- c’est finalement toute la cage thoracique qui se retrouve basculée vers l’arrière. Sans pour autant cambrer les lombaires, cela donne simplement bien plus de place aux poumons grâce aux bras qui tombent sur le côté et non plus vers l’avant.
Vidéo : Alignement selon le point de vue médical.
2° L’ancrage
L’énergie potentielle de la technique en aïkido se puise le plus souvent dans le sol.
Hanmi, la posture d’ancrage de base (genoux fléchis) qui permet de puiser cette énergie du sol, prend la forme d’un triangle. Vous pouvez mieux conscientiser ce triangle d’appui en y mettant votre énergie musculaire : en abaissant vos hanches en écartant les pieds et en pliant davantage les genoux pour arriver parfois dans une
posture de fente (ici en karaté), vous ressentez mieux les nuances de sensations et vous obtenez un support de concentration mentale – vos jambes – pour votre ancrage.
Quoique moins profonde, le même principe de fente s’exprime en aïkido.

3° la polarité des tensions
Cela donne le schéma corporel suivant :
La tension musculaire est imagée en rouge, et la détente en vert. Le bas est « fermé et tendu » et le haut est ouvert et détendu. L’ensemble s’en trouve souple et dynamique, la solidité s’exprimant à mesure qu’on se rapproche du sol : comme avec la souplesse d’un arbre. Le but de la détente du haut du corps vise à la souplesse. Il s’agit de reproduire le principe du végétal qui a un bon ancrage, mais qui peut plier sous le vent sans se déraciner.
jambes et muscles abdominaux = le tronc de l’arbre et ses racines
Plus vous allez focaliser votre énergie sur le bas en détendant le haut, plus vous allez permettre à l’énergie de votre souffle de se libérer pour se déployer.

En Aïkido, nous connaissons déjà ce principe d’un point de vue purement musculaire et l’utilisons tous les jours.
Maintenant, connectons ce principe du souffle avec la voix.
Le Kiaï implique une approche maîtrisée de la puissance vocale (potentiellement maximale). Pour ne pas s’abîmer la voix au fil de la pratique au risque de s’en lasser, il devient nécessaire de se pencher sur la technique vocale.
Tous les professeurs de chant et d’opéra vous diront de pousser avec vos abdominaux et de détendre votre larynx pour pouvoir déployer pleinement votre voix sans la briser. Évidemment nous ne cherchons pas ici à obtenir un volume sonore, mais plutôt une guidance de la technique par le souffle.
En effet, en se déployant, le son du Kiaï nous informe de l’état de nos tensions musculaires. Cela s’avère très précieux lorsqu’on veut comprendre s’il existe des crispations cachées, ou au contraire si l’énergie circule suffisamment bien, soit comme une onde qui se propage dans tout votre corps avec une certaine cohérence et continuité.
Or, s’il existe des tensions parasitaires dans la gorge, le son en sera perturbé, et il imagera moins fidèlement l’état de votre corps dans son entièreté.
Vous ne pouvez donc utiliser efficacement votre kiaï qu’avec une gorge entièrement déployée, large ouverte et donc relativement détendue, soit en termes aïki : ki no nagare = laisser passer le flux.
Souple et ancré
Cela s’organise de la même manière que quand vous utilisez la répartition de l’énergie musculaire avec le schéma précédent. Cela demande simplement davantage de précision et de conscience, notamment dans la zone abdominale et dans votre « colonne d’air » (trachée + gorge)
Pour avoir une gorge déployée, c’est simple, il s’agit de d’utiliser sa voix la plus grave possible et d’ouvrir son larynx (voir vidéo : comment ouvrir sa gorge).
Ainsi, un kiaï efficace est plutôt grave.

Pour mieux conscientiser l’effet d’ancrage, il est possible d’utiliser le contre-exemple : plus vous allez monter dans les aigus, plus vous concentrerez l’énergie vers le haut, dans la tête. La conséquence directe est la déconnexion de votre énergie d’avec le sol. Sensations importantes à conscientiser, car il se passe la même chose plus largement lorsqu’il y a des tensions musculaires parasites au sein de la posture et dans la technique : les tensions nerveuses se concentrent alors facilement vers le haut, soit dans les épaules, les trapèzes et la nuque.
Quel son utiliser ?
Pour les raisons évoquées en termes de détente et de circulation d’énergie grâce au concept de ki-no-nagare, je privilégie l’utilisation des sons A et O. Cela n’engage que moi, et je vous invite à expérimenter les syllabes traditionnellement utilisées dans les différents arts martiaux pour ressentir lesquelles vous correspondent le mieux et dans quelle technique.
Pour ma part, j’observe avec clarté les effets du son et les points de résonance que ces derniers activent dans le corps.
- J’utilise donc le «A» (qui résonne au niveau de la poitrine) pour projeter mon énergie vers l’extérieur, souvent vers l’avant
- Et le son «O» (résonance dans le ventre) lorsque la technique est mieux alignée et nécessite moins de compensation par le Kiaï, ce qui permet de garder davantage d’énergie dans le centre du haras dans un effet de résonance qui emplit le corps, mais qui revient ensuite au centre.
Je préfère l’utiliser sans consonne avec la bouche ouverte du début à la fin pour ne pas bloquer le flux, ce qui arriverait en contractant inutilement la gorge. Cela permet une économie de l’énergie musculaire qui peut alors se concentrer sur les points focaux de la technique. La mâchoire (autant que le visage) se doit donc d’être détendue. Ce point précis nécessite à lui seul quelques années de conscientisation, mais les résultats s’avèrent remarquables, ne serait-ce qu’au niveau de la décrispation du mental.
Sans excès…
Inutile de développer des hurlements répétés qui font ressurgir des états second, de transe ou de cerveau reptilien… Côtoyer ces états une fois dans sa vie pour expérience (a fortiori en groupe) peut s’avérer enrichissant, mais ce sera inutilement fatiguant au quotidien. Je parle ici en connaissance de cause : )
Le souffle Kiaï : globalement
Beaucoup d’attitudes de crispation peuvent donc se corriger grâce au Kiaï. Respiration superficielle, hésitations, « bégaiement du corps » ou hésitations techniques qui induisent une multiplication des impulsions musculaires dans des directions désorganisées, le Kiaï jouera le rôle de « fer à repasser » sur toutes les interférences à votre technique.
Le Kiaï, c’est votre fil rouge.
L’élément révélateur de là où vous en êtes avec vous-même.
Il est donc bien trop précieux pour être ignoré ou mis de côté. Il accompagne, il témoigne, il aligne, il détend, libère…
Or, qu’est-ce que l’aïkido sinon l’art de « se libérer » ?
Ce que je constate pour ma part, c’est que ma technique a commencé à prendre corps à partir du moment où j’ai commencé à pousser le kiaï (au taïjutsu comme au bukiwaza, bien entendu).
Cela ne vient pas tout de suite… Après ce moment où j’ai osé pousser le kiaï (vers 2015), il m’a fallu encore quelques trois ou quatre ans pour pouvoir commencer à l’utiliser vraiment, c’est-à-dire à m’en servir comme un « guide qui libère et qui aligne » au sein de la technique.
Cette lenteur correspond au déploiement de votre expression au sein de votre aïkido, et la potentielle lenteur du processus ne devrait pas être gênante. Les belles choses prennent du temps.
En résumé
Pour arrondir, ancrer et assouplir notre technique, il s’agit donc de :
- Retrouver et cultiver le lien avec le sol en concentrant son énergie autant que sa posture vers le bas.
- Se détendre suffisamment pour laisser circuler l’énergie dans tout le corps
- utiliser le Kiaï comme un témoin qui vise à guider et aligner l’expression de la technique.
- Laisser votre art se déployer à son rythme.
Par Isadora P.
le 8 juin 2026.
Article complémentaire : Le Kiaï : Le son au service de l’unification de soi















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Autant la spontanéité, l’improvisation et l’ouverture au monde (vision large de l’artiste, synthétique, cerveau droit) est porteuse dans une situation où on se sent déjà talentueux (et donc libre), autant on a besoin de clarté, de rationalité, de garanties, de rigueur et de discipline (vision étroite du comptable, séquentielle, cerveau gauche) pour débuter dans un nouveau domaine. On a alors besoin de sécurité car on se sent fragile, vulnérable, inopérant.
Nous arrivons donc à la nécessité d’établir une liste d’objectifs. Ils doivent être à la fois valorisants mais atteignables. Cette liste doit venir de votre ventre avant de venir de votre tête. Elle sera plus efficace à mesure qu’elle est ressentie plutôt que pensée. De plus, elle sera évolutive au fil du temps et des étapes atteintes. J’en cite ici plusieurs pour l’exemple, mais évidemment ce n’est pas exhaustif ni formel. Vous considérerez non seulement vos propres besoins avant toute théorie, mais vous vous sentirez aussi plus motivés en ne regardant que vos deux ou trois premiers objectifs avant de vous sentir concernés par la suite.

Donc ces petits objestifs quotidiens sont peut-être minuscules, mais ils sont d’une importance capitale, car c’est leur validation qui construit progressivement une estime de soi plus élaborée : j’ai appris une posture au dojo, donc je l’utilise et je me redresse. J’utilise ce que j’apprends. Je me l’approprie, le réinvente pour moi, le mâche, le digère. J’y pense de plus en plus souvent, même à la boulangerie (car une baguette de pain, c’est comme un jo…).
Si vous êtes débutants, vous êtes encore peu formatés et malléables :




Bukiwaza
Pour aller plus loin encore, il s’agit de fondre les deux sabres en un seul. Son sabre devient mon sabre, et ainsi naît la notion de « Musubi » ( qui signifie « noeud, union, connexion »).





