La nature du cheminement « Budō »
Qu’est-ce que l’approche « Budō », dans le fond, en quoi consiste-t-elle précisément ? Un cheminement intérieur, un changement d’état d’esprit, un art qui ne finit jamais, d’accord. Mais qu’est-ce que cela veut dire concrètement ?
Le Budō n’apporte pas forcément ce qu’on vient chercher consciemment. C’est justement en cela qu’il est enrichissant. Car c’est une dynamique qui permet d’ouvrir en soi des portes. Soit d’accéder à des capacités nouvelles – de ce fait inconnues – ou à des états physiques et émotionnels qui nous étaient jusqu’alors inaccessibles ou même inimaginables…
Mais si on vient avec une idée fixe en tête, quelque chose que l’on « veut » (en pensée Yang avec sa tête et son ego), le Budō nous décevra en redirigeant notre regard ailleurs. Car sur cette voie, c’est ce qui arrive en permanence.
Réponse inverse
Lorsqu’on a passé une bonne journée, il est curieux de constater que la séance d’aïkido est souvent rude et ressemble au son du réveil-matin. Alors que si la journée était difficile, l’aïkido devient à l’inverse, une ressource réconfortante. Ce n’est pourtant pas la séance qui change, mais notre regard. Après une journée difficile, on se trouve facilement dépité, et on n’attend plus rien. On se dit « qu’au point où on en est… peu importe. ». Cette approche désintéressée amène alors une sorte de détente de l’esprit.
Et lorsque cette détente existe, tout devient possible.
Car les belles choses arrivent lorsqu’on arrête de les attendre, lorsqu’on focalise sur autre chose que ce qui est important pour nous. (cf. article « la combativité intelligente » paragraphe « Musubi » ; voir aussi le concept d’intrication / désintrication – Estelle Maillard).
Pas de résistance
Donc si on veut libérer quelque chose en nous-même, il ne faut pas le vouloir avec notre volonté. Car cela reviendrait à rejeter quelque chose de nous-même : ce que nous voulons voir changer, et donc disparaître. En cela réside un acte de guerre contre soi, de condamnation, un acte de scission intérieure, au lieu de chercher à intégrer ce qui pourrait l’être déjà maintenant.
Ce qui est à intégrer se présente toujours spontanément.
Il est donc plus approprié de ne pas résister lorsque le changement arrive de lui-même sans qu’on l’attende et souvent dans un domaine inattendu.
Car nous résistons souvent au changement, on s’accroche… De culture, d’état d’esprit yang occidental, nous résistons égotiquement car l’ego lutte pour maintenir ce qui est connu, peu importe que ce soit juste ou non. Il résiste au changement pour résister, et c’est tout. Il y a quelque chose de sourd en cela, mais l’ego préfère ce qu’il connaît à l’inconnu, peu importe la qualité ressentie.
« Kokoro » « Shin » = le centre

Alors que la « voie du cœur », (autrement dit le Budō) préfère la qualité. Quitte à essayer mille fois (sans pourtant forcer) pour la manifester dans son plus haut degré. D’une certaine manière et sans que cela n’en devienne pour autant anxiogène, on parle bien ici de quête de perfection.
C’est une quête.
Il ne s’agit pas de dire « ça y est, je suis parfait« , mais plutôt de reconnaître lorsque cela se présente « cette seconde était parfaite« . « Ce mouvement était pleinement intégré, je l’ai pleinement ressenti dans mon corps. Celui qui a suivi était moins bien, mais je sais mieux quoi chercher désormais. »
Si on regarde cela à travers un regard qui appelle la productivité, soit plusieurs années pour obtenir un geste parfait de quelques secondes, c’est vraiment peu productif ! Tandis que si l’on regarde les choses à travers la vision de l’âme : ce qui s’intègre vraiment en nous reste indélébile. Donc plusieurs années pour décrisper et déployer son âme et ainsi mieux respirer dans sa vie ou l’expression de tous ses talents à la fois, en plus d’une amélioration comportementale globale, d’une posture, d’une meilleure vision de soi, d’une meilleure santé ou de meilleurs rapports familiaux… ça vaut toujours le coup, non ?
« Changement »
Mais ce n’est jamais à proprement parler « confortable », car cela agit comme un étirement. Il s’agit de connaître ses limites et de les côtoyer régulièrement, sans pour autant aller trop loin. C’est un étirement de l’esprit. La connaissance de soi y est donc à la fois importante mais aussi sans cesse améliorée.
La Voie parcourue dans le Budô consiste donc à cultiver le courage ou la lucidité d’accepter le changement lorsqu’il se présente.
Pour ce faire, il est indispensable d’apprendre à discerner le changement qui nous aligne avec notre vérité profonde, du changement qui blesse inutilement en nous coupant de nos élans intérieurs. Il n’y a que nous pour nous-même qui puissions faire le distinguo entre ce qui nous semble approprié pour nous maintenant de ce qui ne l’est pas. (capacité de lucidité : chakra du 3e œil et hypophyse / et capacité de tri : rapport avec la fonction intestinale (savoir sélectionner uniquement ce qui nous sert), et donc aussi 2echakra)
Ce qui aligne est ce qui existe en rapport avec « notre centre », une notion bien connue en aïkido, on parle alors du haras (2e chakra), mais en termes psychoémotionnel, on parle alors du plan du cœur (4e chakra) (cf. « vivre selon le coeur » Pamela Kribbe et la méthode du maître, phase IV). Il y a alors un rapport direct à l’âme, à la mémoire, et à l’identité profonde (cf. article confiance #3).
Parfois le chemin aligne sur le plan du coeur, alors qu’il heurte aussi l’ego, mais sans porter atteinte à l’intégrité de notre vrai « centre ».
Ce qui apparaît « juste » pour l’âme est bien souvent ce qui nous fait sortir d’une forme de déni.
Et c’est pour cela que le réflexe facile et si courant consiste à lutter pour rester dans notre ancienne exuvie. Certes, pour en sortir, il faudra parfois aller à l’encontre de notre satisfaction immédiate…
Masochisme ?
C’est donc un chemin par nature inconfortable, mais non, ce n’est pas du masochisme… Disons qu’on remet la souffrance à sa place, en apprenant d’abord à la côtoyer. Ceci vise à la conscientiser pour apprendre à différencier :
- une douleur positive (comme celle d’une courbature)
- d’une douleur morbide (lésion).
Cette souffrance peut être psychique, et cela se passe alors exactement comme avec le corps physique : une souffrance immobilise. Son but étant avant tout de permettre la reconstruction intérieure. La souffrance, donc, n’est autre qu’un témoin neutre duquel on peut apprendre à se servir judicieusement pour avancer, sans pour autant se briser.
A la longue, cette démarche développe une mobilité plus grande, et donc un gain de liberté, un sentiment de capacité. Le véritable masochisme consisterait au contraire à s’attacher à un monde réduit, verrouillant, et de ce fait sclérosant, ou les limites (et donc les souffrances vécues) se refermeraient au fil de nos tentatives d’évitement, comme un étau.
Prendre conscience de ce dont on n’a pas conscience
Sortir du déni est un acte héroïque.
Car pour pouvoir le faire, il faut ouvrir son regard, et cela passe souvent par le fait d’être mis au pied du mur (cf. article : la reconstruction intérieure)
Imaginez-vous faire un voyage dans un pays étranger : vous ne maîtrisez que très peu la langue ou la culture. Vous vous sentez tout petit, maladroit, décalé, et ce en permanence ! Alors que vous faites pourtant un effort surhumain pour vous adapter. Mais cela ne semble jamais suffire. En plus, vos proches encore au pays vous crieront de revenir, quelle idée.
Pourtant quelque chose se passe à l’intérieur…
Et vous n’avez même pas besoin de le remarquer pour que le changement opère : vous prenez conscience de l’ampleur de ce que vous ignoriez jusqu’à maintenant. Vous vous mettez à voir ce que vous n’aviez jamais encore regardé, ou du moins pas de cette manière.
« Budô »
C’est cela même, le Budô :
Partant d’un désir de liberté (car liberté est conscience et conscience est liberté), c’est la capacité à côtoyer la grandeur du monde autour de soi tout en restant conscient du fait qu’on ne connaît pas assez de choses.
C’est par définition la philosophie du voyageur, qui enrichit sans cesse son regard. C’est aussi le précieux sens d’un pèlerinage.

Mais savoir qu’on ne connaît pas assez de choses, c’est insécurisant, il existe en cela un vide gênant. Donc sur ce chemin, on ne peut se tranquilliser vraiment que par le sentiment d’avancer pour combler peu à peu cette ignorance… Alors nous prenons conscience à quel point l’évolution devient nécessaire, voire vitale.
En cela existe un véritable changement de paradigme : ressentir le besoin de cet apprentissage permanent comme une dynamique nécessaire à la vie elle-même…
Le choix du lecteur
Vous entrez dans une bibliothèque. Mais de tout ce que vous voyez (alors que vous pensiez en avoir lu déjà beaucoup) vous vous rendez compte que… de tout ceux-ci, vous ne connaissez que trois livres ! Plusieurs manières de réagir s’offrent alors à vous :
1) le déni vous donnera envie de fermer vite la porte et d’oublier la vision d’horreur. « C’est trop d’un coup, tout de même. Je ne peux pas être aussi ignorant(e), ils ont certainement écrit tout cela pour des raisons douteuses, d’ailleurs. »
2) l’excès émotionnel vous fera vous apitoyer sur votre pauvreté intérieure en vous lamentant sur votre ignorance.
3) l’orgueil vous fera penser que tous ces gens n’avaient pas encore compris l’essentiel à cette époque (revenir au point 1)
4) l’humilité autant que la sagesse vous feront vous calmer suffisamment pour vous asseoir et commencer à lire pour commencer à construire votre opinion/connaissance par vous-même, si c’est le bon moment. (Mais elle peuvent aussi vous demander de vous faire berger philosophe ?)
La réponse décalée de la Quête
« Je viens pour faire du sport, et j’ai moins de problèmes de couple. »
« Je viens pour prendre confiance en moi, mais c’est ma façon de respirer qui change. »
« Je viens pour avoir une ceinture noire, mais finalement je comprends que là n’est pas l’enjeu… »
« Je viens pour me faire des amis, mais ils comprennent tous mes problèmes personnels sans même que je leur en parle, et je me sens vulnérable ! »
Justement…
La vie amène des changements sur ce qui en nous est amovible et détendu. Or, la volonté fixe. Elle crispe, focalise, cristallise. Attention, c’est parfois utile, bien-sûr. Mais pas pour un changement…
C’est comme la croissance corporelle : elle s’opère pendant la nuit (à votre insu) sans que personne ne le voie. Puis au bout de quelques mois, on constate « ah, j’ai pris six centimètres, ah oui, quand même ! »

« Ah oui, quand même »…
Cette phrase-témoin sous-entend qu’on ne s’attendait pas à une telle avancée.
Et voilà l’essence même de l’état d’esprit à cultiver dans le Budô. Ne pas attendre… ni préjuger de ce que l’autre en face pourrait attendre de vous. Les sages orientaux conseillent de
« faire en sorte que l’autre nous sous-estime ».
Pourquoi cette attitude anti-égotique ? Pour déprogrammer toute forme d’attente qu’il pourrait aussi y avoir chez notre interlocuteur. Pour mettre l’autre qui est en face dans une réelle attitude d’éveil et d’échange stimulant. Cet échange s’entretient alors plus facilement par notre capacité à régler le curseur par un jeu de surprise permanent (voir dans cet article les paragraphes « Paradoxalement » et « Synergie »).
Sans mentir, il s’agit tout de même un peu de jouer à cache-cache… : )
Vous souvenez-vous à quel point vous connaissiez alors tous les moindres recoins de la maison, quand votre frère vous faisait tourner en bourrique ?
Ha ha… c’est ce que fait un professeur qui vous fait avancer.
Jamais là où on s’y attend…
De plus, ce n’est pas en exhibant ses talents qu’on avance. Donc si on veut vraiment avancer, il faut montrer cette attitude (un peu crédule) de celui qui écoute très simplement ce qu’on lui dit. C’est souvent mal perçu, dans une société compétitive. Mais « simplement », cela ne veut pas dire pour autant « aveuglément ».
Prenons pour exemple Socrate, dans le Guerrier Pacifique : il a des comportements antithétiques, parfois très calme alors qu’il a tout pour s’énerver, il trépigne au contraire devant une simple tisane de thym. Il tétanise souvent son élève qui se retrouve en questionnement existentiels permanent, justement parce qu’il lui apprend comment faire :
Car il s’agit d’apprendre à chaque instant, à chaque seconde…
Un tel personnage n’a que faire qu’on le prenne pour un blanc bec. Ça l’arrange bien, même… Parce que cela lui laisse plus d’espace et de liberté pour être créatif.
En effet, il est tellement sclérosant (et martialement dangereux) de faire ce que l’autre attend en face. Un acte « téléphoné », cliché, que tout le monde attend comme celui de vouloir prouver ce que l’on vaut. Autant regarder les pub la télé, ce sera tout aussi plat, et moins fatiguant ?
Un vrai talent est naturel
Votre vraie valeur se révèle sans même que vous y prêtiez attention.
Car vos talents les plus précieux pour le monde s’expriment dans les domaines que vous avez tellement intégrés dans votre corps et votre esprit au quotidien que c’est devenu naturel au point de l’incarner à chaque seconde. Et ce, même en respirant, car un vrai parcours profond nous fait changer jusque dans notre posture, nos habitudes, notre regard, notre comportement, notre ADN. Il arrive même que ce soit nos enfants ou nos proches qui changent aussi, par effet d’infusion et d’inspiration.
Comment le voir, alors ?
Pour discerner cela, il est alors nécessaire d’aiguiser votre regard au point de :
– pouvoir regarder ce que vous n’avez pas du tout l’habitude de considérer.
– pouvoir regarder tout aussi aisément ce que ce que vous voyez tous les jours peut-être depuis des années, mais alors la difficulté consistera à ne jamais en prendre l’habitude.
En vous polissant vous-même encore et encore dans cette conscience du microcosme en vous, le raffinement finit par s’opérer de lui-même.
Par exemple…
Écoutez-vous le son que fait votre voix ? Le connaissez-vous seulement, l’avez-vous déjà étudié, compris son fonctionnement, sa tessiture ? Y a-t-il une tension quelque part, est-elle agréable à entendre pour les autres ? N’est-ce pas important de le savoir ? Ne serait-ce que pour se faire comprendre en tant que professeur ?
Quel message la posture de votre corps envoie-telle aux gens que vous croisez dans la rue ? Quelqu’un de jovial, pressé, détendu, blasé, assuré, affairé ?
Quels tics nerveux gênent possiblement votre élocution, ou vos mouvements ?
Est-ce que votre regard (physique ou mental) dérange les gens ?
Est-ce que vos habitudes inspirent ceux qui vous entourent ?
Quels sont vos talents les plus précieux ou vos carences les plus évidentes ?
Sur quoi pouvez-vous agir, en corrigeant ou en cultivant ces choses en vous ? Est-ce le bon moment pour le faire ou y a-t-il d’autres priorités ?
Vivre avec ces questionnements permanents
C’est cela, le Budô, c’est un chemin intime, qui soulève sans cesse toutes ces questions, comme si vous étiez une terre qui se fait greliner. (La grelinette est en effet plus utile que la charrue). Et cette terre s’en trouve ameublie peu à peu…
C’est un pèlerinage intérieur qui agit sur la « terre qui est encore nue » en vous, qui ne s’est pas encore exprimée. Cela vous révèle ce que vous ne connaissez pas encore de vous-même.
Ainsi, les résultats :
1) sont surprenants
2) ne sont pas visibles tout de suite.

Ils seront visibles au bout de quelques année… lorsque votre épouse dira à sa copine « oui, c’est vrai qu’il a changé… » mais là encore, peut-être que ce changement sera difficile à décrire par des mots ?
Retournement
Parce qu’avant d’apporter des choses, le Budō en enlève.
Il enlève les comportements parasites qui nous empêchent de nous exprimer. Il retire nos habitudes qui occupent inutilement notre temps. Ainsi, nous venons à consacrer ce temps plus habilement, pour des choses qui nous construisent vraiment. Notre façon de faire des choix évolue… Notre regard sur le sens de la vie elle-même, tout autant.
Et cela finit par se faire naturellement, comme par un effet de conséquence – et sans même qu’on ne l’attende – pour la simple raison que nous avons été mis régulièrement et suffisamment face à nous-même au-devant de nos carences, incohérences que nous avons pesées, mesurées, mâchées et dont nous avons suffisamment goûté l’amertume ou les conséquences destructrices dans un inconfort permanent pour avoir enfin la force de choisir autre chose grâce à notre conscience acquise de l’inverse. Cela ressemble finalement à une sorte de musculation de l’âme.
« Étranger des antipodes, dis-moi ce que je ne sais pas »
« Montre-moi mes problèmes, que je les guérisse »
« Parle-moi de ce que je ne distingue pas assez bien, encore et encore, car j’écoute en permanence pour apprendre, car voici là ma vie autant que mon chemin :
« Budō ! »

Par Isadora P.
Le 19 juin 2026.















Vous ne pourrez déceler que la peur qui vous concerne vous, bien sûr. Vous ne comprendrez celle des autres que lorsqu’il se confieront à vous en terrain de confiance, et non au sein du sac de nœud qu’est le 







