Après la nuit…
ou
La reconstruction intérieure
Autant que la vie elle-même peut le faire, la pratique sur le tatami met face à soi-même plus ou moins intensément, et cette intensité appelle parfois des remises en question bouleversantes.
Sans vouloir jouer les dramaturges, je vais pourtant ici tenter de répondre à l’étendue de ce qu’il est possible de ressentir lorsqu’il se passe ce type de profonde perte de repères. Lorsque notre monde bascule, celui de nos acquis supposés, de nos croyances, et que plus rien n’a de sens, il devient nécessaire de trouver les ressources pour se reconstruire.
Ce texte m’a été inspiré d’une expérience profonde que j’ai vécue principalement entre le 10 et 15 novembre 2024. Il m’a fallu un an et demie pour assimiler ses conséquences dans ma vie et en faire un début de quelque chose qui puisse être relativement partageable. J’aimerais cependant préciser qu’au delà de la profondeur évoquée (qui importe peu, finalement) c’est plutôt la nature de l’expérience qui vise à être comprise. Car il se passe la même chose à différentes échelles pour tout le monde dans la vie courante, après chaque remise en question et chaque prise de conscience.
Ouvert aux aïkidokas comme à tous, ce texte se veut empreint d’un respect sincère autant que de compassion pour tous ceux qui se reconnaîtront en ces lignes. Son but est de vous aider à trouver vos propres réponses sur la reconstruction – plus ou moins longue – qui fait suite au bouleversement qui vient après… une perte de repère, une prise de conscience, une remise en question… ou une révélation.
« Me serais-je trompé(e) sur toute la ligne ? »
Il y a des épreuves qui nous révèlent nos incohérences d’une telle manière que cela remet en question d’un coup une grande partie de nos acquis, de ce qu’on croyait savoir, des bases sur lesquelles on s’était appuyées jusqu’à maintenant, voire carrément de nos domaines d’identification eux-mêmes. En effet, la perte de repère s’accompagne souvent d’une perte d’identité. Et nous avons déjà vu à quel point l’identité génère la confiance qui permet l’expression de soi. Cette expression étant ce qui nous fait nous sentir vivant…
L’innocent révélateur
« La vérité sort de la bouche des enfants »
Les vérités les plus spectaculaires à reconnaître nous sont bien souvent révélées par les personnes les plus innocentes. (Voire le conte du costume neuf de l’empereur). Cette personne qui n’a aucunement l’intention de bouleverser qui que ce soit se retrouve à incarner l’inverse précis de ce qu’on a été, de ce que l’on s’est forcé à être par croyance, par éducation, par automatisme, ou par formatage inconscient.
Pour trouver un exemple facile, un enfant nous rappelle avec un naturel et une évidence souvent déconcertants la nature de la joie… ou même celle de la colère. Par contraste, on peut alors se rend compte à quel point on pourrait avoir perdu l’intensité de vivre. Et quelle douleur alors, que celle qui nous fait poser la question « Ai-je donc tellement perdu le goût de vivre ? »
Une fois que l’on comprend à quel point ce que nous percevions comme étant nos fondements se révèle obsolète, que nous reste-t-il ?
Le chaos originel
Lorsque rien ne va plus, une sorte de brouillard apparaît derrière les yeux de l’esprit. C’est le chaos intérieur induit par la perte des repères. Désorganisation, confusion, flou… induisent légitimement un état de peur, de panique, voire de terreur. On se retrouve pétrifié, impotent, l’estime de soi est en chute libre, le monde bascule dans la nuit. Plus rien n’est vrai, plus rien ne compte, on se fiche de tout, et c’est le désespoir complet.
« Je ne sais plus rien » « on m’a menti » « j’ai été berné » « je ne suis pas valable » « qu’est-ce que je vais devenir, maintenant ? » « A quoi bon ? »
Dans le cas le plus extrême, non seulement cet état de conscience disloqué est atroce à vivre, mais en plus il se peut qu’il en vienne à casser systématiquement tous les nouveaux repères qui pourraient apparaître, même les plus sains. Parce qu’au milieu d’une telle crise, l’ego se retrouve en refus de tout et de manière systématique. Comme un animal blessé qui serait capable de mordre la main qui voudrait le nourrir.
C’est ce qu’on appelle « la nuit noire de l’âme », ce que K.G. Jung a vécu après la séparation d’avec son mentor qu’avait été Freud. Cette période a été pour lui le point de départ de ce qu’il a appelé « l’individuation », soit la reconstruction de son individualité après une perte de sens et d’identité fondamentale.
Individuation, ou « la Voie » vers…
Ce processus de reconstruction qui ne se présente pas forcément tout en bloc peut se faire au contraire de plusieurs manières au cours de la vie. Et ce, plus ou moins profondément, et avec plus ou moins de continuité. Les parcours les plus spectaculaires durent des années, mais les plus profonds s’opèrent aussi de manière fractale pendant des décennies, voire plus.
Le Budō est d’ailleurs un terme assez fidèle pour imager ce type de cheminement qui dure toute une vie en termes de construction intérieure. Comme peuvent l’être les philosophies taoïste, pythagoricienne, ou d’autres encore, voici là un premier repère de base lorsqu’on se retrouve dans une quête de sens devenue si profonde et si nécessaire.
Le grand vide
Lorsque « plus rien » n’existe… en fait, si.
Quelque chose reste, quelque part… seulement, quoi ?
Il y a tellement de vide, qu’on croit qu’il n’y a plus rien, mais c’est ce vide nouveau qui prend beaucoup de place dans notre champ de conscience. C’est l’angoisse de la page blanche à l’échelle de notre vie.
Or, avec un peu de recul, on voit que la page est blanche, certes. Il y a une page… mais aussi un crayon. Un bureau, quelqu’un qui est devant la feuille, et il y a même un esprit qui explore l’expérience de tout ceci. Ce n’est pas « rien »… La page blanche et ce moment de creux assis au bureau, on peut l’appeler l’expérience du doute. Et après tout, cela peut s’avérer précieux de connaître ce que ça fait, un tel état.
En plus de pouvoir mieux comprendre ceux qui le vivent, cela permet de chercher – activement ! – qui tient le crayon, lorsque la page est encore vierge. Cela permet de se dire « ah oui, c’est vrai, je suis assis à mon bureau, en fait ». Symboliquement, c’est aussi le moment dans le film « Matrix » ou Néo sort de la Matrice et se réveille, la chute est rude et le rêve se brise. C’est le moment relativement cynique où on se demande « mais qu’est-ce que j’aime faire, dans la vie ? » « Quel est mon talent ? » « Qui suis-je, derrière mon rôle de parent/de profession/d’élève/de femme ou d’homme ? » Qui suis-je, derrière tous ces masques ? »

Ce vide immense appelle notre regard vrai sur nous-même. Et ce regard – pénétrant – beaucoup choisissent de le fuir (grâce à une agitation permanente). Parfois même cette fuite dure toute la vie. En bon budoka, il y a tout lieu de s’exprimer ici dans un joyeux paradoxe… qui pourrait certes paraître tourmenté pour un regard profane :
Quelle aubaine, donc, d’avoir ainsi été mis(e) au pied du mur !
« Merci le mur… »
Forcé par la vie à ouvrir les yeux… Car les illusions peuvent ainsi se défaire, et les masques tomber. Et ces derniers ne peuvent tomber que par ce vide, d’ailleurs.
Il faut accepter de passer par la moulinette…
« Je suis tombé.e = plus rien à perdre »
Une fois que l’on reconnaît qu’on est « vraiment tombé » l’ego arrête de lutter. Alors tout un monde s’ouvre à nous : le monde de l’inattendu. Le monde de celui qui renonce à courir-gesticuler, mais qui accepte de se laisser surprendre par la vie elle-même. Et qui en vient à clamer « Tant pis !! Pourquoi pas ?! » avec le regard un peu niais de celui qui ne sait pas ce qui va arriver…
Personne n’aime montrer qu’il hésite… Mais reconnaissons que bien souvent, prophète n’est prophète que par la certitude (peut-être illusoire) de celui qui croit qu’il ne l’est pas – et qui projette ainsi ses désirs inconsciemment sur celui qu’il appelle « prophète ». Quand en vérité tout le monde est un peu prophète sur les bords (à mesure de la profondeur de sa connexion coronale, voir : la méthode du maître), à ses heures perdues et parfois même sans vraiment le savoir. Et en définitive, tout le monde ne fait qu’essayer de son mieux, et avec ce qu’il a, et avec plus ou moins de certitude mais dans toute l’humilité que notre condition humaine impose.
Hormis l’immuable en « Nous », rien n’est jamais définitivement certain… C’est cette incertitude même qui crée l’espace – et donc la liberté ! – pour que la vie essaie ses différents potentiels : il n’y a que des chemins à explorer… Il n’y a que des expériences à vivre, et des récits à transmettre et qui disent :
« que je me sois trompé ou non, j’ai vécu cela… »
Et plus « cela » me traverse complètement et avec force, plus cela me transforme au passage, plus je constate à quel point c’est réel. Mais alors « cela » ne vient pas d’une certitude projetée, mais plutôt d’une Vérité qui se révèle d’elle même et à laquelle j’ai ouvert la porte. Et ouvrir la porte, c’est la roue de fortune : c’est donc aussi prendre le risque que parfois une vague emporte tout sur son passage.
A la fin de la chute…
Après une telle vague, on peut se retrouver comme nu. Il ne reste seulement que « moi avec mes complexes, mes problèmes, mes défauts, et mes erreurs »… Le cynisme est alors complet, et le désespoir, consommé.
Mais (quitte à répéter) lorsque « plus rien » n’existe… en fait, si.
Il existe quelque chose en dessous de tout cela… ou au-dessus, d’ailleurs. Pour analogie, prenons la gravité comme exemple. Il est certes difficile d’imaginer vivre sans cette force qui nous relie à la Terre en permanence : elle est tellement présente en tous lieux et en toute heures, qu’on l’oublie facilement, alors qu’elle exerce toujours fortement son action à chaque instant de notre vie.
De la même manière, il existe derrière la conscience superficielle de notre être, un type de conscience bien plus profond, bien plus stable et dénué de tous ces « tourments terrestres ». Et c’est justement ce centre paisible que nous avons l’occasion de toucher lorsqu’un vide soudain se fait dans notre vie. C’est alors un moment très précieux… de reconnexion avec le centre… ce centre qui ne génère rien de moins que notre présence la plus pure. C’est cette « Présence » sous jacente qu’il s’agit de conscientiser.
« Ce que je suis est… Cela »
Et Cela EST.
…voici l’œil du cyclone
Toucher en soi la perception de cette conscience intrinsèque s’apparente au fait de trouver en soi l’œil d’un cyclone. C’est un endroit très paisible, comme une source que rien n’ébranle. C’est le lieu où tout disparaît et recommence tout à la fois. La fin du pèlerinage autant que son début. C’est « Nous »… Cet endroit, une fois qu’il a été touché, reste à jamais gravé dans notre conscience comme le dernier (ou le premier) bastion de « qui Nous sommes ». C’est le goulot du sablier par lequel tout passe alors qu’il ne fait que pivoter sur lui-même sans jamais faire plus que cela.
« Qui suis-je ? »
Il faut au moins la profondeur d’un tel silence intérieur pour commencer à entrevoir la réponse à une telle question… Mais paradoxalement, c’est assez simple…
Je suis… « Cela »
Autrement dit… « Tat Tvam Asi »
(mantra de l’Unité fondamentale, citée dans la méditation 6 de la Méthode du Maître)
Repère inaliénable
De cette paillette de divine paix intérieure trouvée – par hasard – au cœur du moment le plus tourmenté, découle la création d’une nouvelle vie. D’une nouvelle perception, conception des choses, d’une nouvelle perspective.
Notre point de vue – l’endroit qui traite nos perceptions, le centre de gravité de notre conscience – ayant changé, certaines choses qui paraissaient essentielles s’avèrent ne plus l’être. Et d’autres qui paraissaient secondaires… sont tout au contraire remises au premier plan. Les couleurs de notre vie ont changé. Et c’est alors à nous d’imaginer et dessiner les grandes lignes des nouveaux choix qui se présentent.

Et donc… qui suis-je… concrètement ?
Vous êtes-vous déjà posé la question de ce que vous générez autour de vous ? Il est certes bien difficile de se rendre compte de l’influence que l’on exerce sur autrui, puisque nous ne les voyons pas vraiment (ou pas souvent) en dehors de notre présence…
« Qui sont-ils sans moi ? Comment évoluent-ils alors ? Auraient-ils eu telle ou telle idée sans cette conversation que nous avons eue ? Est-ce que ce que j’aime chez eux est quelque chose que j’aime en moi mais que je vois en eux, que je projette sur eux ? Donc est-ce que j’ai « cela » en moi, même si je ne le vois pas ? Et si oui, à quel point ? »
La reconnaissance intérieure
Aimer, c’est aussi reconnaître. Pour se reconstruire, il faut s’aimer, et pour s’aimer, il faut reconnaître ce qu’on peut déjà aimer en nous-même. Bien souvent on focalise sur les problèmes à améliorer (excès de regard yang, cerveau gauche, linéaire), et on oublie les qualités magnifiques que l’on a déjà acquises. La reconnaissance, c’est le Yin en nous qui l’accorde, par sa clémence et sa compassion. « La tendresse est un solvant… » Ainsi :
« Qu’est-ce que j’aime déjà en moi, depuis toujours ? Face à quoi est-ce que je suis déjà en auto-reconnaissance sincère ? »
(ici, une longue liste est nécessaire : une brain map, un exposé, un roman, un film, un édifice, une cathédrale, à vos crayons 🙂
En effet, la confiance en soi rejoint l’amour sincère de soi. Car amour est confiance et confiance est amour : l’état d’esprit qui génère le sentiment de confiance est similaire à l’état d’esprit qui génère l’amour. Et ceci s’écrit aussi gratitude. Reconnaissance… bénédiction, autorisation… sourire.
Un sourire invisible…
C’est lorsqu’on se rend capable de se sourire à soi-même depuis l’intérieur que la « vraie vie » commence. Et pour cela, il faut reconnaître la valeur de ce que nous avons traversé. Reconnaître la valeur de notre expérience. Reconnaître que c’est précieux et enrichissant de l’avoir vécu, même si c’était difficile.
« Parce que je le vaux bien » ? Et si cette phrase, certes non pas dite comme cette courante et malheureuse justification victimaire qui clame ce très commercial « tu mérites mieux, achète ma solution » (car la solution est en fait à l’intérieur)… Mais si nous prenions cette phrase comme… une vérité simple… citoyenne qui remet l’individu dans sa légitimité la plus essentielle ? Celle d’un être valable en tant que tel… Cet être étant doué de libre arbitre, il a de ce fait le courage énorme de traverser le périple de l’expérience.
Quiconque choisit de vivre ainsi l’expérience a le droit d’en tirer une saine fierté constructive.
La fierté d’un artisan qui a fini par bâtir son talent à partir de ses compréhensions autant que de ses erreurs. Il n’y a là aucun orgueil, seulement un goût de l’art et de la maîtrise qui découle naturellement d’un savoir-faire basé sur le vécu propre.
Ce vécu étant… valable en tant que tel, et du simple fait qu’il existe. Et donc en vérité, sans condition.
Par analogie, et pour mieux comprendre : les yeux n’ont pas d’autorisation à demander pour voir. Ils « voient » parce que c’est leur nature. Et que cela plaise ou non au cerveau de traiter l’information qui vient des yeux, ils la lui envoient. Par nature l’individu vit l’expérience. Elle est donc valable de nature. Enrichissante, source de compréhension, et donc de lumières, sans condition.
Je ne suis pas mon expérience, mais je deviens ce que je comprends d’elle.

Affinage = accomplissement
Les conditions ne sont fixées que par la suite, par « ce que nous sommes » au fil de l’expérience et selon notre discernement. Comme un affinage, une direction, une rectification permanente qui permet de sélectionner avec justesse – et davantage par valorisation que par rejet – ce qui semble le plus cohérent, le plus aligné et le plus juste possibles.
Mais cet affinage permanent ne s’exprime pas comme une promesse d’avenir : il est un accomplissement en soi, en ce moment présent, ici, et maintenant. A l’image d’un arbre qui fait pousser ses branches toujours plus haut : l’arbre est tout à la fois « terminé, mais infini ». Et il l’est en ce moment même. Et c’est bien ainsi… La vie est ainsi dynamique et en mouvement permanent.
L’arbre n’a pas besoin d’atteindre une certaine hauteur pour se sentir « arbre », car il l’est depuis le début, par nature.
Et cet arbre, le monde le reconnaît comme tel, dans toute sa valeur intrinsèque : pourquoi en serait-il autrement ? Cet arbre joue son rôle d’arbre, avec ses feuilles, son écorce et ses racines. Et puis, dans l’ensemble, il est beau. Reconnaître ce qui est de l’ordre de notre nature – qui est là depuis notre origine – et reconnaître à quel point cela est précieux pour le monde : voilà une sécurité fondamentale sur laquelle peut se baser sans condition l’identité fondamentale dont nous avons besoin pour nous exprimer en tant qu’individu.
De ceci découle un début de réponse à la maxime « connais-toi toi-même (…) »
Nous connaissons dans l’oeil du cyclone ce qui en nous est immuable : c’est notre socle identitaire.
Ensuite, nous connaissons ce que nous construisons et déconstruisons de nous, par l’ajustement.
Et nous savons aussi pourquoi nous fais cela : parce qu’ainsi nous en faisons l’expérience intime.
Et cette expérience crée « la suite » de nous-même, elle la régénère donc en permanence.
De nature, nous nous trouvons donc en train de nous reconnaître « Nous ». Et par cela même, nous nous trouvons en mouvement.
La substance de ce que « Nous » sommes en est ainsi revivifiée.
* * *
Ce renouvellement s’appelle un miracle permanent, faut-il avoir des yeux neufs pour le voir ?

« Candeur » n’est-elle pas l’autre nom de la vieillesse… de l’âme ?
Par Isadora P.
Le 2 juin 2026




Vous ne pourrez déceler que la peur qui vous concerne vous, bien sûr. Vous ne comprendrez celle des autres que lorsqu’il se confieront à vous en terrain de confiance, et non au sein du sac de nœud qu’est le 

