Relationnel – réflexions et articles sur le Budō

Patrice Le Masson et Isadora Pointet - Bukiwaza

Esprit de paix/esprit de lutte : La combativité intelligente

Qu’est-ce que je génère, en vérité ?

 

Pour le budoka, cette sage question se pose à chaque instant. Est-ce que ma présence (pensées, paroles, actes) engendre quelque chose de constructif-évolutif, ou quelque chose qui tourne en rond, qui se stigmatise et se sclérose ?

L’attaque

MakotoTout échange constructif en aïkido commence par une attaque sincère. Tsuki / yokomen / menuchi /ou toutes les formes de saisies, que l’attaque soit en face d’une arme ou non, elle doit être sincère. C’est-à-dire que les participants ont besoin de croire un minimum à ce qu’ils font pour pouvoir créer une situation réaliste. Cependant, cette attaque n’a aucunement besoin d’être hargneuse, en soi. Elle doit juste être précise et volontaire, il n’y a pas d’émotion particulière à y mettre. M. Saïto Sensei disait « abaissez vos coudes, vos épaules, vos hanches, et vos émotions ».

En effet, pour voir clair au sein de tout échange, il faut un esprit tranquille. Comme le miroir de la surface d’un lac qui reflète l’image de la montagne. L’eau réfléchit bien quand elle est calme. Le Budoka réfléchit bien lorsqu’il est serein.

L’attaque peut être rapide, bruyante (Kiaï), parfois même forte et fulgurante, mais elle peut rester paisible à l’intérieur. Cette paix existe à partir du moment où celui qui agit ne s’identifie pas vraiment à ce que l’autre en face pourrait penser de lui. Le même état peut se percevoir en recevant l’attaque.

Si le budoka sait profondément qui il est et d’où il vient, rien n’aura de prise sur la tranquillité de son esprit.

Si rien n’a de prise, son attaque ou sa réponse peuvent exister sans émotion, soit avec un certain détachement.

Souplesse d’esprit

Souplesse d'esprit

Souplesse d’esprit

Et c’est ce détachement qui lui permet la malléabilité d’esprit pour transformer son approche en fonction de l’échange. Et c’est cette malléabilité, cette « souplesse » que nous nommons « Aïki » qui permet une réactivité intelligente, désintéressée et constructive.

Comment l’obtenir vraiment, concrètement ?

Comment cultiver à la fois cette force et cette souplesse d’esprit ?

L’esprit étant à l’image du corps, il m’apparaît d’en observer l’analogie :

– Comment le corps se renforce ? Par la musculation, le nourrissement en protéines, et la régularité.

– Comment est-ce que le corps s’assouplit ? En côtoyant régulièrement ses limites, mais sans aller trop loin. Il s’agit de sortir régulièrement de sa zone de confort, mais sans aller trop loin jusqu’à la lésion. Il est pour cela nécessaire de savoir différencier la douleur utile (courbature) de la douleur lésionnelle (tendinite).

Donc par analogie, d’un point de vue de l’esprit : m’amener hors de mes limites, celles de ma zone de confort, est-ce que cela me brime, ou au contraire, est-ce que cela me propulse ? Est-ce que je vais simplement revivre un ancien trauma de la même manière comme une mouche qui tape indéfiniment sur le même carreau, ou est-ce que mon approche permettra cette fois de le transcender ?

Pour cela mon regard se doit d’être suffisamment nouveau.

Entre la situation qui se présente et moi-même, c’est à moi de me débrouiller pour que la « mayonnaise puisse prendre ».

C’est la sagesse du bon moment : si je sais que c’est le bon moment pour explorer mes limites, j’y vais. Si je suis fatigué.e, que j’ai peu de réserve ou de patience – ce qui arrive à tout le monde – mon esprit sera automatiquement sur la défensive et le lien entre ce que la vie m’amène et moi sera brisé. Les conséquences de mes actes engendreront alors des cercles vicieux qu’il sera plus difficile de briser à mesure qu’ils grossissent.

Pour entretenir cette perception qui me fait penser que « la vie m’amène des choses qui me font avancer », il faut pouvoir retrouver la sérénité évoquée au début.

Recul

Tout découle de ce sentiment de paix qui existe à l’intérieur de soi et qui nous fait dire « ce n’est pas si grave » oui, cette attaque est rapide, oui, elle est bruyante, oui, le type en face me cache la lumière du jour… Ce n’est pas si grave, c’est mon prisme émotionnel qui me fait croire que ça l’est, si je m’identifie seulement à ce qu’il me crie.

Or, je ne suis pas seulement mon émotion, je suis beaucoup plus que cela.

Comme le bébé qui crie n’est pas seulement la famille ; cette dernière l’entoure, l’englobe et le dépasse, en nombre autant qu’en expérience. C’est la famille qui accueille le bébé, et non l’inverse. C’est le budoka qui est responsable de son émotion, et non l’inverse. Il reste à son écoute, mais ne se laisse pas toujours dicter sa conduite par elle, et il considère sa cause également. Il ne cherche pas même systématiquement à changer cette cause : bien souvent l’observation lui fait comprendre des choses sur lui-même, et cela peut suffire à sa pleine satisfaction.

Lors, je respire, baisse mes coudes, mes épaules, mes hanches et prends du recul sur ma tempête intérieure : ce n’est qu’une tempête, et elle passera.

Conscientiser et nommer l’émotion la canalise, l’encadre, la sécurise.

C’est comme un enfant à l’école : si l’instituteur connaît bien tous les prénoms des élèves de sa classe, il sait mieux les canaliser. Pour l’émotion, il s’agit d’une forme de reconnaissance intérieure. Une fois l’émotion reconnue, je peux m’en détacher.

Ce recul me permet alors de réagir avec souplesse en disparaissant au bon endroit au bon moment pour réapparaître au bon moment et bon endroit dans cet effet de vide et de plein que nous connaissons bien en aïkido : il s’agit non pas de créer un rapport de force dans une opposition directe, ce qui serait brutal, mais d’engendrer au contraire quelque chose de doux, qui s’exprime bien souvent selon un principe spiralé et déséquilibrant.

Car dans l’idéal, il s’agit de « prendre le centre » pour amener le partenaire dans une situation qui neutralise le conflit sans porter atteinte à l’intégrité de qui que ce soit. Sans aucun esprit de revanche, ni de rancune, ni de quelconque parcelle de vengeance, même moindre, à l’évidence. Ainsi la pratique reste à la fois agréable, intelligente et constructive.

Patrice Le Masson et Isadora Pointet - BukiwazaBukiwaza

Au sabre, cette façon de recevoir l’attaque se nomme « densité ».

Il est nécessaire « d’opacifier » le coup reçu dans une sorte de « souplesse dense » qui vient du fait que les hanches soient souples sur des genoux pliés dans une position précise par rapport à la ligne d’attaque, en position hanmi, soit les hanches tournées de trois-quart et non de face.

Ceci occasionnera un son mat entre les sabres, exactement de la même manière que le bruit dans une salle de cinéma, car les murs absorbent toute perturbation sonore. Il s’agit de recréer la même texture de réception, en souplesse ferme, pour pouvoir absorber le coup sans le subir.

Seulement, pour être capable de générer cette « matité dense », cette réception solide, presque écrasante, consciente, détournante – et finalement presque tendre – certes il faut bien se placer, et réceptionner au bon moment, mais nous en sommes ici encore au stade élémentaire de la technique, et cela ne suffit pas.

Parlons humain

Pour créer un échange réel, il est en plus nécessaire de connaître en profondeur la façon d’être de celui qui porte le coup. Chaque sabreur a sa physiologie, son angle d’attaque, sa posture propre, et chaque façon d’attaquer est différente. Et même avec un partenaire unique, chaque moment sera encore différent de tous les autres.

Donc je ne sais jamais ce qu’il va se passer, et mon esprit se doit de cultiver une virginité maximale.

Cela me permet d’être vraiment à l’écoute de celui ou celle que j’ai en face de moi. Il ne s’agit pas d’étouffer le coup du partenaire, bien au contraire. Il doit pouvoir pleinement s’exprimer et avoir ce sentiment. D’ailleurs, cela fait du bien et ça détend. C’est donc propice à la création d’un espace d’échange sincère.

Il est toujours désagréable le partenaire qui brandit son sabre inutilement, avec de fausses attaques à moitié faites, à longue distance, sans qu’il n’y ait jamais de coup réellement efficace, entier et profond ; dans ce comportement gênant qui ne fait qu’empêcher, sans que cela crée quelconque situation réelle, il n’y a là que gesticulation sans portée, comme un moucheron qui s’agite devant notre champ visuel.

Le coup porté doit pouvoir à la fois s’exprimer, et aussi être reçu avec la même profondeur. C’est une forme de respect…

Car j’accepte que l’autre est entier et qu’il a son individualité propre et son type de cheminement parfois différent du mien.

Je rejoins ici ce que disait Farid S.M. DFR de Bretagne, dans cet entretien : « toute attaque est une tentative de communication »

« Abaisse donc les coudes, les épaules, les hanches, et les émotions. » Écoute celui qui est en face, vraiment… Ce qu’il te dit, ce que tu n’as pas encore compris, ce qui existe encore derrière tes œillères, mais qu’il te montre peut-être depuis le début.

Lucidité inconditionnelle

Dans l’absolu, même si l’intention de celui en face était de me « tuer », cela ne justifierait pas que je « perde mon centre ». Rien ne doit être perçu comme foncièrement grave tant que ma réaction reste appropriée, c’est-à-dire responsable, consciente, et donc souveraine.

S’il peut arriver de faire tout un foin avec l’émotionnel, c’est lorsqu’il y a perte de contact avec l’ancrage identitaire qui se situe derrière, en notre centre réel inaliénable qui se situe au-delà de tout enjeu humain, dans ce centre qui par son fonctionnement, rappelle celui de l’œil d’un cyclone. Certes, reconnaissons que le contexte peut parfois s’avérer musclé… et chacun risque toujours de perdre pied.

Mais dès lors que je vis l’expérience et la génère, c’est toujours moi qui fais que ça devient grave ou non… Par mon animosité, si j’invente qu’elle existe en ce contexte, et surtout par ma façon de m’identifier à la réaction de l’autre.

Mais si je me rappelle assez souvent mon socle identitaire réel, alors mon absence de vexation, de réaction émotionnelle ou égotique – qui pourrait être confondue avec du nihilisme si on ignore la démarche philosophique sous-jacente qui transcende l’émotion, voire qui annule sa naissance même – aura l’effet de déstabiliser celui qui pouvait vouloir me porter atteinte (s’il le voulait vraiment, ici la question se pose toujours). Car s’il le faisait par animosité, il s’attend donc à recevoir la même animosité.  Mais par mon absence de réaction opposante, tout ceci tombe alors dans le vide. Et en cela je conserve mon centre, ma souveraineté autant que mon intégrité, mais surtout ma conscience claire et mon regard limpide sur la situation. Alors chacun apprend de l’échange qui s’est fait constructif, et augmente sa capacité à le cultiver encore davantage.

Et cette sincère réciprocité engendre à son tour la perception d’être ensembles.

« Musubi »

Patrice Le Masson et Isadora Pointet - BukiwazaPour aller plus loin encore, il s’agit de fondre les deux sabres en un seul. Son sabre devient mon sabre, et ainsi naît la notion de « Musubi » ( qui signifie « noeud, union, connexion »).

Pour cela, il est plus que jamais nécessaire de connaître celui qu’on a en face car ce type d’échange est un principe mobile très délicat qui se brise facilement et qu’il faut savoir entretenir. S’il y en a un qui joue la surdité (excès de yang), ou le fait de se regarder lui-même en l’autre (auto-éblouissement), il n’y aura pas d’échange.

Comment savoir qui des deux joue la surdité ? Impossible. Qui plus est, la question est inutile. Le cas échéant, le seul constat à faire est qu’il n’y a pas d’échange, et que donc les deux protagonistes ne se connaissaient pas suffisamment l’un l’autre pour que l’échange puisse se créer.

Une réponse toujours utile : ralentir et se détendre.

Observer, vraiment. C’est à dire avec « plus de pixels » dans notre état de conscience. Zoomer. Ralentir le temps, décomposer pour mieux distinguer les différentes ramifications de la situation, ses tenants et ses aboutissants réels. Émotionnels, mentaux, historiques, les conditionnements de lieux, de temps, d’époque, de sexe, de corpulence, d’âge, d’état de fatigue, de déshydratation, d’accumulation, etc.

Il s’agit ensuite de recommencer plus calmement et avec plus de détachement. Dix fois, cent fois s’il le faut, l’étude sera prospère s’il y a sincérité réciproque. La patience est de mise, il ne faut rien attendre.

Le mouvement parfait apparaît toujours de lui-même, et par surprise.

Et on ne peut constater son existence que lorsqu’il est révolu. Il se présente plus souvent à mesure qu’on perd toute forme de conditionnement et de verrouillage.

Alors on a tout pour se détendre, car en soi rien n’est si grave, puisque notre tranquillité interne est censée prévaloir sur tout le reste. Comme la montagne surplombe la plaine, il s’agit de voire au-delà, et de cultiver un regard plus élevé qui transcende à la fois le temps et l’espace, qui perce les âmes, mais qui sait aussi défocaliser de ce que tout ceci génère.

Personne ne vaut foncièrement mieux – ni pire – que l’autre en face, et c’est peut-être de moi que vient le problème, après tout…

D’ailleurs, l’autre aura peut-être un jour l’occasion de m’apprendre tout autant que ce que je croyais pouvoir lui montrer de prime abord. Et il le fera certainement dans son domaine, celui qui reste peut-être encore derrière mes œillères, qui sait…

*                *                *

La lance ou le sabre étant aussi symboliques du verbe, tout ce qui est dit ici est aussi valable pour toute forme d’échange verbal. Ici, la pratique au sabre, dans la matière, agit comme un excellent guide comportemental.

Budô

« Budô » signifie « arrêter la lance ».

Ma propre lance…

Ici la question devient purement humaine, psychique, dans mon comportement au quotidien.

Lors : ai-je vraiment besoin « d’attaquer » ? Pourquoi ? Depuis quand ? Est-ce une erreur ? Suis-je en cela une victime ? Est-ce que je me défends ? Contre quoi, au juste : un coup dur, un principe, une émotion, ou contre moi-même avec le bon prétexte du bretteur en face, même s’il s’y croit ?

D’où vient cette animosité qui s’est révélée à mon insu ?

Bu-Dô signifie :

« Règle tes problèmes avant toute chose, au lieu d’accuser l’autre en face de ta propre souffrance. Non seulement tu as encore des œillères, mais tu ne sais jamais assez bien qui tu as en face. Baisse donc d’un ton, regarde vraiment ce qu’il se passe, et évalue honnêtement si la situation nécessite l’usage de ta lance, ou bien en vérité celui de ton cœur. »

Makoto

Isadora P.

15 février 2026

Morihei Ueshiba - Iwama Ryu

L’esprit de gratitude en Aïkido

S’il y a bien une chose que j’ai apprise sur le tatami c’est que l’attitude à cultiver est bien celle de savoir vraiment ce que l’on veut, tout en ne voulant rien de spécial.

C’est une attitude qui peut être cultivée bien qu’elle puisse sembler paradoxale de prime abord.

Ce serait comparable avec le fait de vouloir repousser le sol d’une salle avec mes pieds, alors que je repousse son plafond avec les mains. Ce n’est possible que si je fais une certaine taille, et il s’agit de rester à la bonne hauteur, comme Alice au pays des merveilles.

Vouloir sans vouloir. Savoir ce à quoi on aspire, sans pour autant y être attaché : sans se fermer à ce que la vie nous propose en termes de potentiels, sans se fixer sur un seul chemin alors qu’il y en a plusieurs pour parvenir au même endroit.

Cela demande un entraînement mental… émotionnel, sentimental, et aussi corporel, car cette attitude se prête à chacun de ces plans d’expression de notre être.

Cela génère une force souple et une réactivité dont la nécessité se révèle au fil de la pratique. D’une certaine manière, c’est lié à notre capacité de conscience : je veux une chose, mais je reste très à l’écoute de mon environnement, et pour que cette chose arrive, il est nécessaire de prendre en compte cet environnement et son contexte car ce que je veux naît de mon interaction avec ces conditions.

En aïkido, on parle de créer une connexion avec le partenaire pour ensuite faire évoluer la technique grâce à ce lien de communication entre les deux. C’est subtil et une réelle sensibilité est nécessaire, car pour ressentir cela il faut se tenir à l’écoute : les pieds bien posés au sol, les orteils écartés, le poids du corps posé légèrement davantage sur l’avant du pied, les genoux fléchis et souples, les hanches réactives et facilement rotatives, le tronc vertical, les coudes serrés, les épaules basses, le cou détendu (trapèzes), la tête facilement pivotante (ce qui sous-tend une mâchoire détendue), le regard partout et nulle part à la fois, et l’absence de pensée substantielle. Il s’agit de fondre dans son environnement et de faire corps avec lui, et d’embrasser ses particularités ou ses contraintes en bougeant tout autour sans foncièrement les contraindre.

« Bouger autour du point fixe » se retrouve facilement sur la technique taï-no-henko (saisie du poignet, et basculement sur le côté extérieur dans un pivot à 180°) en kihon (étude de base, statique) et en ki-no-nagaré (étude dynamique).

L’attitude de souplesse d’esprit et de corps ainsi développée permet de réagir bien plus fidèlement et plus intelligemment à ce qu’il se passe autour de soi. « Intelligemment » dans l’idée d’interaction et de réciprocité : un organisme intelligent est un organisme qui « réagit à son environnement de manière spécifique ».

Pourquoi créer une telle « communion » si nous partons du concept « art martial » avec un « adversaire » en face ?

Justement parce que l’aïkido le considère davantage comme un partenaire car sans lui, la friction qui se crée au sein de la technique dans cette attitude de force souple ne peut se révéler. Le partenaire constitue en quelques sortes un prétexte pour s’exprimer. Et moi-même je constitue aussi un prétexte pour que mon partenaire s’exprime en juste réciprocité. Ainsi, plus le niveau technique s’élabore entre les deux, moins il y a de conditions requises pour élaborer ce degré d’échange, puisque les deux se permettent alors mutuellement de travailler – dans un esprit de confiance mais sans être systématiquement conciliant, ce qui fausserait la donne.

A mesure que cette élaboration mutuelle et progressive – inévitablement inscrite dans un temps d’échange suffisamment long – se développe, les conditions jadis requises pour établir ce lien d’échange tombent les unes après les autres puisque chacun prend confiance, et l’occasion apparaît de plus en plus fréquemment pour s’explorer soi-même dans son plein potentiel d’expression – technique autant qu’humain. C’est la raison pour laquelle il est ici juste de parler d’alchimie, humainement parlant.

Il se trouve qu’en japonais, « Aï » signifie « union » en même temps que « harmonie », et aussi « amour ». Cette belle syllabe qualifie donc un état d’esprit de rassemblement, ce dont parle largement le fondateur Morihei Ueshiba qui considérait tous les aïkidokas comme appartenant à une grande famille.

Seulement, pour pouvoir utiliser pleinement cette idée et l’incarner naturellement, il est nécessaire de conceptualiser et de réaliser intérieurement cette connaissance, en cherchant en permanence à raccrocher les wagons avec ce qui manque, ce qui a été oublié, ce que je n’ai pas encore la force de voir, ce qui existe encore derrière mes œillères, ce que personne ne m’a encore appris à voir, ce que j’ai la paresse de laisser de côté sans raison, ce qui est en dehors de ma zone de confort et de mes habitudes, ce que j’ai toujours inconsciemment fui, ce qui résonne trop fortement avec un passé douloureux, ce que je crois mauvais alors que cela me dérange et me fait évoluer, et surtout, surtout, ce qui est trop beau pour être vu et reconnu en tant que vertu pure et simple.

Car cela demande une force immense de reconnaître les qualités du partenaire, de reconnaître ce que nous avons appris de lui, et de reconnaître que sans lui nous ne l’aurions sans doute jamais appris.

Force que nous pourrions sans peine qualifier de gratitude, et avec une traduction au sens large, cela rejoint encore cette même syllabe, le de Aïkido.

Morihei Ueshiba - Iwama Ryu

Isadora P.

le 5 novembre 2025

Hommes et femmes en aïkido : vers une parité naturelle ?

Hommes et femmes en aïkido: vers une parité naturelle ?

 

Quels sont les freins à l’engagement féminin où à la fidélisation des femmes en aïkido ?

Les femmes se sentent souvent timides dans la place qu’elles pourraient occuper au sein de la pratique sans pourtant la prendre. C’est un effet culturel (issu d’une société anciennement patriarcale) mais également un effet de conséquence de ce que génère mécaniquement la pratique à main nues sur le tatami.

Je tiens ici à observer avec objectivité ce qu’il se passe en réalité, non pour dénoncer ou juger qui que ce soit, mais pour comprendre les effets psychologiques de ce qui est vécu par tous sans que cela soit suffisamment exprimé ou exploré. Je ne ferai pas non plus de raccourci réducteur, il est évident qu’il y a de la force et de la sensibilité émotionnelle chez tout le monde, homme et femme, mais je parlerai ici des tendances naturelles de chaque sexe, ses points forts, pour mieux les unir dans une complémentarité que je souhaite prospère – car il n’est pas question de vouloir changer les tendances fondamentales propres à chacun. Pour cela il est nécessaire de conscientiser tous les tenants et les aboutissants.

Bien souvent, la femme est moins musclée que l’homme, et elle est aussi plus facilement émotive. Or, il est vraiment nécessaire de reconnaître que dans la pratique à main nues et malgré la dynamique de détente intelligente qu’est censé incarner Uke et malgré son honnêteté et sa bonne volonté à incarner cette souplesse de pratique (ce qui est heureusement la tendance générale), par la force des choses il en ressort tout de même souvent que celui qui est plus musclé se sentira un peu plus à l’aise dans l’expression de sa technique. En taïjutsu…

Je tiens ici à rappeler à quel point cette différence (qui est parfois cruelle pour certaines) s’annule totalement dans la pratique aux armes, le bukiwaza. Il n’est plus alors question que de technique, de rapidité, de conscience, de distance, de précision. C’est une aubaine pour les femmes ! En effet si elles développent leur précision technique, elles ont alors tout lieu de s’exprimer avec un jo ou un bokken, pleinement, et l’homme en face change alors de regard vis à vie de celle qu’il a en face de lui. Je ne parle pas au hasard…

Je pratique depuis maintenant 14 ans, et dans mon courant d’aïkido qui est d’influence Iwama, nous pratiquons 50% du temps en Bukiwaza et 50% en taïjutsu. Par leur richesse technique (le programme Iwama est ici chargé) les armes sont facilement mon terrain de prédilection, et je sens que les gens me connaissent mieux lorsqu’ils ont échangé avec moi au bokken ou au jo, car j’ai toujours l’impression d’avoir l’occasion de « me présenter » lorsque je pratique les armes, alors que la qualité de ma pratique à main nues se retrouve bien souvent biaisée par la différence de corpulence qui existe si souvent.

Je tiens donc à exprimer ici à quel point la pratique aux armes régule les rapports – et c’est aussi évidemment valable pour un couple de pratiquant homme-homme ou femme-femme avec une différence d’âge ou de corpulence – et à quel point elle est une porte ouverte pour les femmes, leur pleine expression dans la pratique et le regard que le commun peut leur porter. La femme a alors plus d’outils pour prendre confiance en elle, ce qui l’aide à être plus à l’aise émotionnellement parlant, même si elle est entourée de pratiquants qui lui cachent la lumière du jour, ce qui arrive, et qui peut faire peur même en l’absence d’échange direct de pratique. La question de confiance est en effet centrale et très utile pour la promotion de l’aïkido auprès de nouvelles pratiquantes.

La motivation est un point majeur et délicat à considérer en ce sens que les choix se font intérieurement et parfois sans qu’on s’y attende. J’ai eu l’occasion de constater le départ d’un homme qui avait quitté le dojo définitivement parce qu’il avait juste saigné du nez, qu’il avait sali le tatami en coton, et qu’il en avait eu honte. Mon professeur Patrice Le Masson a appris cela une bonne décennie plus tard, et il en est tombé des nues. Le départ des pratiquants, homme ou femmes est bien souvent dû à une émotion qui parfois n’est pas conscientisée. Le pratiquant trouvera un prétexte pour expliquer rationnellement son départ, alors que la cause réelle est bien souvent plus profonde et touche ses points sensibles.

En effet la pratique met face à soi-même et tout le monde n’est pas prêt à vivre cela. Tous les professeurs ne sont pas obligatoirement formés pour prévenir ou expliquer ces fragilités internes que chaque pratiquant touche pourtant au quotidien dans sa pratique. Les complexes physiques ressurgissent, le manque de charisme, la timidité, la relation avec de nouveaux pratiquants… La pratique fait constamment sortir de sa zone de confort et nous indique constamment nos points faibles. Il faut s’accrocher… Et c’est justement ce qui développe au fil du temps cette confiance en soi, lorsque nous nous rendons capables de dépasser nos complexes, nos différences de courant de pratique, nos peurs, nos handicaps, et tout ce qui freine la pleine expression de notre individualité.

Pour ce faire, il est donc nécessaire d’explorer, d’étudier, de conscientiser et de digérer les dynamiques psychologiques qu’induisent la pratique, toutes disciplines confondues. L’aïkido est une école de la vie. Mais bien souvent le pratiquant ne se rend compte de cela qu’après quelques années de pratique. Le sens de ce que signifie la dynamique appelée Budô n’est pas souvent ce qui attire le nouveau pratiquant, mais lorsqu’on considère un pratiquant en fin de carrière, c’est bien souvent la profondeur de cette « Voie » qui lui a permis de continuer toute sa vie. Ceux qui quittent la pratique, à mon sens, sont ceux qui s’attendent à trouver en l’aïkido une pratique mécanique pour perdre du poids ou pour « faire une activité » et qui ne comprennent pas assez rapidement la richesse et la complexité de l’aïkido qui existe avant tout sur le plan humain.

C’est de la psychologie pratique appliquée, c’est un art de charisme et de regard sur soi et sur le monde. C’est une recherche permanente et infinie. Comment faire entrevoir cette richesse ? C’est ici à mon sens la question majeure, et il est certain que l’aspect « social » de la pratique, dans son aspect psychoémotionnel, atteint plus facilement la femme qui fait bien souvent pruve d’une facilité naturelle pour ce domaine, de par son sens de l’empathie et de sa sensibilité. Voici la raison pour laquelle le slogan « la confiance est en moi » est selon moi vraiment bien choisi. C’est ici à mon sens un thème majeur à développer : cette dimension humaine : « au travers de ce que me révèle la pratique, qui suis-je, et qui est-ce que je veux devenir ?

Isadora Pointet, mai 2025

 

Hommes et femmes en aïkido : vers une parité naturelle ?